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La narration au présent : Pourquoi l'éviter


La narration au présent : Pourquoi l'éviter


C'est un fait, le présent de narration est à la mode chez les nouveaux auteurs. Ayant moi-même écrit mes premiers textes au présent, il serait assez hypocrite de ma part de m'en offusquer, mais il me semble que nous glissons subrepticement d'un présent qui pouvait être utilisé pour faire ses premières armes vers un présent normatif. Pour simplifier, les vrais écrivains modernes écrivent au présent, et le passé est démodé.



Qu'en est-il vraiment ?

Loin de moi l'idée et la prétention de me placer en autorité littéraire. Je ne suis personne dans ce milieu. Mais j'écris ce billet dans l'espoir de donner des axes de réflexions aux littérateurs pour choisir avec discernement le temps de la narration, qui est un élément structurant. Un texte au présent ou au passé, même s'ils sont équivalents en termes d'informations véhiculées, ne produisent généralement pas le même effet.

Voici un passage rédigé au présent du roman Kafka sur le rivage de Murakami :
Le temps passe. Soudain, je pense à mon sac à dos. La panique m'envahit. Mon sac... Où est-il ? Je ne peux pas l'avoir perdu ! Il contient tout ce que je possède. Mais il fait trop sombre, je n'y vois plus rien. Et quand j'essaie de me relever, je retombe, sans force.

Et voici ce que pourrait donner une narration au passé :
Le temps passa. Soudain, je pensai à mon sac à dos. La panique m'envahit. Mon sac... Où était-il ? Je ne pouvais pas l'avoir perdu ! Il contenait tout ce que je possédais. Mais il faisait trop sombre. Je n'y voyais plus rien. Et quand j'essayais de me relever, je retombais, sans force.

Il est admis que le passage au présent rapproche le lecteur du narrateur, de l'action. Cette proximité, voire cette intensité est souvent le principal argument, décliné de diverses manières, des partisans du présent.

Mais ça ne fonctionne pas toujours comme le montre un extrait anonymisé d'une nouvelle trouvée au hasard sur la Toile.
La cérémonie commence. Le prêtre adresse une prière aux esprits et aux dieux. L’intensité de la scène me pétrifie et me fascine. Et soudain, le prêtre appelle le premier des initiés : Jean. Ce dernier se lève et s’assoit devant lui avec révérence. Le prêtre lève le verre qui contient la liqueur sacrée : il souffle de l'encens dessus et dessine des gestes étranges. Puis il tend le verre à Jean, qui adresse une dernière prière avant de boire la coupe d’une traite. Il retourne à sa place.

On voit qu'ici l'utilisation du présent au lieu d'apporter proximité, immédiateté, intensité donne la désagréable impression de lire le carnet de notes d'un journaliste notant au fur et à mesure ce qu'il voit sous ses yeux.

Mis au passé, le passage retrouve des qualités narratives intéressantes, même si tout n'est pas parfait :
La cérémonie commença. Le prêtre adressa une prière aux esprits et aux dieux. L’intensité de la scène me pétrifia et me fascina. Et soudain, le prêtre appela le premier des initiés : Jean. Ce dernier se leva et s’assit devant lui avec révérence. Le prêtre leva le verre qui contenait la liqueur sacrée : il souffla de l'encens dessus et dessina des gestes étranges. Puis il tendit le verre à Jean, qui adressa une dernière prière avant de boire la coupe d’une traite. Il retourna à sa place.

Ecrire au présent n'est donc pas aussi simple qu'il n'y paraît.

Philip Pullman dans un article publié dans le Guardian expose toutes ses réserves concernant l'usage du présent dans les romans. Même s'il lui reconnait une utilité dans des cas spécifiques  par exemple, un passage au présent pour contraster avec le reste de la narration au passé, ou comme dans Kafka sur le rivage où l'auteur alterne le présent et le passé pour mieux les faire se rencontrer au final  il reproche au présent son expressivité limitée où, à la manière des reportages et documentaires, caméra à la main, peut se dégager une sensation de claustrophobie et d'impératif d'immédiateté sans forcément que les événements s'y prêtent. Le présent limite aussi la profondeur temporelle. Il est plus difficile de jouer avec différents niveaux de temporalité. Tous les événements se suivent les uns après les autres. Pullman parle même d'abdication de la responsabilité narrative, car sous-entendu, un écrivain doit à un moment prendre parti et hiérarchiser les événements et les actions. Raconter c'est organiser.

Enfin, afin de (dé)montrer qu'il est possible de faire tout aussi vivant et intense en utilisant le passé, et non le présent, voici un extrait du roman La gloire de mon père de Marcel Pagnol :
Dans un brillant tintamarre de ferrailles, au tremblement cliquetant de ses vitres, et avec de longs cris aigus dans les courbes, le prodigieux véhicule s'élança vers l'avenir. Comme nous n'avions pu trouver une place sur les banquettes, nous étions debout  ô merveille ! — sur la plate-forme avant. Je voyais le dos du « wattman », qui, ses mains posées sur deux manivelles, lançait et refrénait tour à tour les élans du monstre, avec une tranquillité souveraine. Je fus séduit par ce personnage tout puissant, auquel s'ajoutait un grand mystère, car une plaque émaillée défendait à quiconque de lui parler, à cause de tous les secrets qu'il savait. Lentement, patiemment, en utilisant les cahots et les coups de frein, je me glissai entre mes voisins, et j'arrivai enfin près de lui, abandonnant Paul à son triste sort : coincé entre les hautes jambes de deux gendarmes, les cahots de la voiture le lançaient, le nez en avant, sur les fesses d'une dame énorme, qui oscillait dangereusement. Alors, les rails luisants s'avancèrent vertigineusement vers moi, le vent de la vitesse souleva la visière de ma casquette, et bourdonna dans le pavillon de mes oreilles : nous dépassâmes en deux secondes un cheval lancé au galop. Je n'ai jamais retrouvé, sur les machines les plus modernes, cet orgueil triomphal d'être un petit homme, vainqueur de l'espace et du temps.

A ceux qui reprocherait à cet exemple d'être trop vieux (on en revient toujours à cette idée de modernité qu'avancent les partisans du présent), voici un extrait de L’échiquier du mal de Dan Simmons :
Je vivrai. Saul se concentra sur la force de ce rythme et oublia ses membres tremblants. Deux niveaux au-dessus de lui, un homme sanglota dans la nuit. Saul sentait les poux ramper le long de ses bras et de ses jambes, en quête de sa chaleur mourante. Il se recroquevilla encore plus sur lui-même, comprenant l’impératif qui dictait les mouvements de la vermine, réagissant au même ordre stupide, illogique, irrépressible : continue.

Même si je le répète, cet article n'a pas pour but de vouer aux gémonies l'utilisation du présent, son utilisation on ne peut plus fréquente chez les nouveaux auteurs me gêne, surtout lorsqu'il n'est justifié que par la nécessité de faire plus vrai ou plus proche, alors que nous venons de voir qu'il est non seulement possible d'obtenir un résultat tout à fait saisissant avec le passé et que l'utilisation même du présent peut produire l'effet inverse de celui recherché. Il serait plus honnête pour les nouveaux auteurs utilisant le présent de justifier son utilisation par le fait que la conjugaison et la concordance des temps ne sont pas toujours simples, surtout en français — je pense à toi subjonctif imparfait ! Mais qu'une fois apprivoisée la palette des temps du passé, il n'est pas si compliqué de rendre un texte vivant sans recourir au présent.

Commentaires

  1. Hey!

    Depuis deux jours je lis des articles de ce genre et qui me déconcertent littéralement, car à les lire, je ne peux m'empêcher de comparer mon travail avec les arguments fournis et je m'aperçois, finalement, que je fais partie de ces auteurs. Je pensais un peu me démarquer du lot (sans doute le rêve de tout écrivain qui voudrait se voir sous les feux des projecteurs), mais finalement... j'ai tellement de choses à revoir et un si grand travail à faire sur mon écriture que c'en est déroutant... mais motivant! Avec des articles de ce genre - bien argumentés qui plus est - je ne peux que me perfectionner. Merci à toi pour m'avoir ouvert les yeux là-dessus!

    Nephelem

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    Réponses
    1. Si cet article a pu donner matière à réfléchir de ton côté, j'en suis ravi. Après, je ne jette la pierre à personne. Je comprends que dans ton cheminement littéraires, tes expérimentations, tu aies souhaité trouver un moyen de te démarquer. Et l'utilisation du présent est un moyen qui vient facilement à l'esprit. Dans mes premiers écrits qui étaient au présent, sans doute avais-je aussi ce désir non avoué d'originalité. Mais le fait est qu'aujourd'hui, avec la multiplication de récits au présent (d'où cet article d'ailleurs), l'originalité n'est même plus un argument.
      J'espère que mes prochains articles te seront également utiles.
      Bon courage et bonne continuation dans tes projets littéraires,

      Yahiko

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  2. Hello ! Je viens ici commenter en tant que partisane de la narration au présent. Pour moi, ce n'est pas seulement un choix qui va comme par magie rapprocher mécaniquement le lecteur de l'action, un des exemples montre bien que non. D'ailleurs Phillip Pullman parle du présent en anglais qui a moins de valeur et de souplesse qu'en français. Le présent vient répondre aux études de Roland Barthes et des sémiologues de l'âge moderne, "le roman est une mort, il fait de la vie un destin", etc. Le Roman s'est construit sur le passé simple et la troisième personne. Avec le présent, tout est ouvert, il n'y a pas de destin, pas de prédestination. Il y a cette intention là à ne pas ignorer dans le présent. Ensuite je suis d'accord, écrire au présent pour écrire au présent n'a pas grande utilité et il ne faut pas faire un rapprochement dangereux comme présent = moderne et passé = ancien. Tout est question d'intention de l'auteur. Merci pour cet article ! :)

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