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La critique littéraire : Kafka sur le rivage

La critique littéraire
Kafka sur le rivage




Auteur : Haruki Murakami (traduit du Japonais par Corine Atlan)
Nombre de pages : 638
Genre : Initiation, réaliste, fantastique
Éditeur : Editions 10-18
Année de publication : 2002

Synopsis

Dans le Japon des années 2000, à Tokyo, un collégien de quinze ans décide de quitter son domicile et fuir son père qu'il déteste. Il débarque à Takamatsu, une petite ville de province dans le Sud, sur l'île de Shikoku. En parallèle, un vieil homme, illettré et simplet, résidant aussi à Tokyo, est amené à commettre un crime contre son gré, puis à traverser le Japon pour se rendre au même endroit que le jeune garçon.

Ces deux personnages feront des rencontres uniques au cours de ce récit, sans qu'on sache très bien où se situe la part de hasard et de destin.


Avertissement : Cette critique dévoile toute l'intrigue. Si vous ne souhaitez pas être spoilé, ne lisez pas davantage.

Univers

L'histoire principale se déroule dans le Japon d'aujourd'hui, même si finalement cela n'a pas une importance fondamentale. Le livre n'a rien d'un guide de voyage sponsorisé par l'Office du tourisme japonais, la pop culture japonaise n'y est quasiment pas évoquée. Pas de fille aux cheveux rose sourire kawaï, pas de chanteur de J-rock à l’accoutrement improbable, pas de show télévisé mélangeant raffinement et obscénité. Non, l'histoire est ancrée dans la normalité d'un quotidien banal, universel.

Universel, c'est un adjectif qui revient souvent pour qualifier Haruki Murakami. Il est d'ailleurs régulièrement critiqué par la frange conservatrice de la population japonaise pour ses positions et son attitude, disons... pas assez « japonaise ». Il n'est pas non plus à ranger dans la case des progressistes selon nos critères occidentaux. Il suffit de lire dans ce roman le succulent passage sur les deux féministes antipathiques pour s'en persuader. Un écrivain somme toute assez inclassable, à l'écart des cercles littéraires et du monde médiatique, mais malgré tout écrivain à succès et donc suscitant jalousie et mépris. Il est rassurant de dénigrer le talent pour se persuader d'en avoir.

Mais pour en revenir au livre, bien que le contexte japonais soit palpable durant le récit, à travers les repas et autres activités du quotidien, cela reste marginal. Friands d'exotisme et de dépaysement culturel, passez votre chemin.

Néanmoins, les amateurs de fantastique, apparitions, créatures étranges et événements inexplicables, certains passages du livre devraient vous plaire, à condition d'apprécier la majeure partie qui se veut tout de même avant tout un roman réaliste.

Personnages

Les personnages de Kafka sur le rivage sont des gens ordinaires  un collégien, un employé de bibliothèque ou encore un chauffeur de poids lourds  pratiquant des activités ordinaires  manger, boire, dormir, s'habiller, se laver, travailler, écouter de la musique, etc.

Malgré la longueur de l'histoire, il y a assez peu de personnages importants, cinq ou six, pas plus. L'avantage, c'est que cela donne tout le temps à l'auteur de développer leur histoire personnelle. Même s'ils ont chacun des personnalités différentes, ils partagent un trait commun : la bienveillance. Ce sont des gentils, chacun un peu dans leur bulle certes.

Le personnage principal, celui qui donne son nom au titre du livre, se nomme Kafka Tamura, du moins Kafka, c'est le prénom d'emprunt qu'il utilise durant sa fugue. C'est un collégien appartenant à la classe supérieure. Un « gosse de riches » comme il se qualifie lui-même. Il éprouve plus que du mépris pour son père au point qu'il décide de fuguer le jour de ses quinze ans. Dès les premières pages, le lecteur se rend compte qu'une petite voix, le garçon nommé corbeau, une sorte de Jiminy Cricket invisible, lui parle régulièrement et lui souffle des réponses quand le héros se retrouve au dépourvu. C'est une des raisons qui font que le comportement et les répliques de Kafka ne semblent pas vraiment correspondre à un adolescent de quinze ans. Mais c'est certainement intentionnel de la part de l'auteur. Kafka est un adolescent avec une mentalité d'adulte. On peut y voir le miroir du concept d'adulescent dans nos sociétés occidentales qui décrit des adultes avec une mentalité d'adolescents.

Autre personnage essentiel, Nakata, vieil homme d'environ soixante ans, a été la victime d'un incident inexplicable lorsqu'il était plus jeune. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, au cours d'une cueillette de champignons, l'ensemble des seize élèves d'une classe tombèrent dans une sorte de coma collectif. Au bout de deux heures, tout le monde se réveilla, sans séquelle, sauf Nakata. A ce dernier, il lui fallut plusieurs semaines pour reprendre conscience, vide de toute connaissance, ne sachant plus lire ni écrire. Enfant brillant auparavant, il devint un parfait idiot, handicap qui le suivra pendant toute son existence. Mais comme une sorte de compensation, il se découvrit le don de pouvoir parler aux chats, en plus d'être toujours en bonne santé. Autre caractéristique atypique de ce personnage, son ombre est moitié moins sombre que celle des autres. Au cours d'une enquête de voisinage pour retrouver un chat perdu, Nakata va faire la connaissance d'un sinistre individu se faisant appeler Johnnie Walken. Poussé au crime, après s'être rendu au commissariat pour faire une déposition qui ne sera pas prise au sérieux, Nakata quittera le quartier où il a toujours vécu pour un périple parallèle à celui de Kafka.

Oshima, la vingtaine, est un modeste employé de la bibliothèque Komura où Kafka finira par passer la majeure partie de son temps. Devinant que l'adolescent a fait une fugue, Oshima propose à Kafka de l'aider en lui proposant de travailler à la bibliothèque. C'est ainsi que les deux personnages se lieront d'amitié. Tous deux échangeront leurs points de vue sur la littérature, aussi bien japonaise qu'occidentale : les mille et une nuit, les tragédies grecques, les œuvres de Soseki, et Franz Kafka entre autres. Tel un mentor, Oshima initiera Kafka à la musique classique au volant de son coupé sport Mazda. Durant leurs discussions, le jeune Kafka apprendra que Oshima est « spécial ». En effet, celui-ci souffre d'une forme rare d'hémophilie qui l'empêche de voyager loin de son domicile à cause des risques mortels que pourrait engendrer une simple blessure. La littérature et la musique lui servent donc de moyen d'évasion. Il est également hermaphrodite, bien qu'ayant l'apparence d'un homme ordinaire, quoiqu'un peu efféminé.

Mademoiselle Saeki est la responsable de la bibliothèque Komura. Elle a entre quarante-cinq et cinquante ans, mais reste une femme belle et élégante. Son histoire personnelle est assez tragique puisqu'elle a vécu étant plus jeune un amour fusionnel avec l'héritier de la famille Komura. Mais celui-ci mourut lors d'une grève étudiante, battu à mort par les manifestants bloquant l'accès à son université. Elle ne s'en remettra jamais. Après s'être renfermée sur elle-même, abandonnant une carrière de chanteuse qui s'offrait à elle suite au grand succès de sa première chanson « Kafka sur le rivage », elle parcourut le Japon pour interroger des personnes ayant survécu à la foudre, pour enfin retourner à Takamatsu où elle s'entendra avec la famille Komura pour s'occuper de la bibliothèque. Kafka qui y verra pourtant sa possible mère, tombera inéluctablement amoureux d'elle, et couchera avec, comme prévu par la malédiction de son père.

Hoshino, entre vingt et trente ans, est un chauffeur de poids lourd lorsque sa route croise celle de Nakata sur une aire d'autoroute. Il se prend vite d'affection pour le vieil homme qui lui rappelle son grand-père, un des rares adultes qui se préoccupait de lui quand il était jeune, et accepte de l’emmener là où l'instinct de l'analphabète lui dit d'aller. Pour cela, il plaque son boulot et voyage jusqu'à Takamatsu avec Nakata où il apprendra à aimer la musique classique et tombera sur un étrange personnage aux traits du Colonel Sanders, mascotte de la chaîne de fast-food KFC. Bien que peu instruit, Hoshino est un homme bon, loyal et débrouillard ce qui lui sera bien utile au cours de son aventure. Il est aussi caractérisé par un grand sens de l'autodérision. Sans doute le personnage le plus réussi du roman.

Sakura est le premier personnage que croise Kafka lors de son voyage initiatique. Dans le car se rendant à Takamatsu, ils vont faire connaissance. Une fois arrivée à destination, Sakura donnera son numéro de portable à Kafka, au cas où. Lors d'une nuit étrange où Kafka perdra connaissance, puis se réveillera devant un sanctuaire shinto ses mains et son t-shirt tout ensanglantés, Sakura l'hébergera chez elle afin qu'il reprenne ses esprits et puisse se changer. L'attirance sexuelle du garçon envers la fille donnera lieu à une petite scène cocasse, sans que ça aille jusqu'au rapport. Bien que restant en contact par téléphone, leur chemin se sépareront. Les deux finiront par se considérer comme frère et sœur.

Descriptions

Aucune emphase. Le style est simple, sans fioriture. Proche souvent du documentaire ce qui pourrait passer pour un défaut. Il ne faut donc pas lire ce livre pour y trouver des phrases chargées, des envolées lyriques. Non, le récit, épuré, a souvent des allures de jardin zen, méticuleusement entretenu.

Deux pruniers soigneusement taillés encadrent l'imposant portail de la bibliothèque commémorative Komura. Une fois passé ce portail, on suit une allée de gravier sinueuse. Les massifs sont bien entretenus : il n'y a pas une feuille par terre. Le jardin est planté de pins, de magnolias, de corêtes. D'azalés aussi. Plusieurs vieilles lanternes de taille imposante sont disposées entre les buissons, et j'aperçois même un petit étang. (p47)

Murakami n'est pas vraiment un styliste comme pouvait l'être Mishima. L'écriture de Kafka sur le rivage ne peut pas être une surprise. Mais, comme souvent avec Murakami, ce n'est sans doute pas de la paresse ou un manque de talent. Mais plutôt un choix pour rendre ordinaire, crédible, toute l'intrigue qui se teinte de fantastique à mesure que le lecteur avance dans les chapitres.

Je suis sûr que cette fille est un fantôme. D'abord, elle est trop belle. Non seulement elle a un visage sublime, mais tout en elle est trop parfait pour qu'elle soit réelle. On la croirait sortie d'un rêve. La pureté de sa beauté éveille en moi une émotion proche de la tristesse  un sentiment très naturel, mais que seul quelque chose d'extraordinaire peut susciter. (p297)

Les amoureux du style seront certainement déçus par ce livre. Tout est simple, lisse, et même plat diront certains. Mais comme nous le verrons un peu plus loin, c'est pour mieux mettre en avant d'autres aspects du roman.

Dialogues

Durant toute l'histoire, les personnages parlent beaucoup. Et souvent pour se dire des banalités. Comme la sonate de Schubert que fait écouter Oshima à Kafka, Murakami est « divinement bavard » (p149). Mais ce ne sont que des apparences tout du moins, car chaque dialogue sert l'histoire d'une manière ou d'une autre.

Une technique utilisée consiste à orienter petit à petit les conversations aux apparences frivoles vers des réflexions de fond. Du superficiel vers l'essentiel. Par exemple ce dialogue entre Hoshino et le patron d'un café :

 Hé, m'sieur, dit-il au patron au moment de quitter le café. Comment elle s'appelait déjà, votre musique ? Vous me l'avez dit tout à l'heure, mais j'ai oublié.
 C'est le trio A l'archiduc pour piano, violon et violoncelle de Beethoven.
 Le trio à l'aqueduc ?
 Non, à l'archiduc. Beethoven avait dédié ce morceau à l'archiduc d'Autriche. C'est pour cela qu'on l'appelle le trio A l'archiduc. L'archiduc Rudolf était un membre de la famille impériale, le fils de l'empereur Léopold II. Il était très doué pour la musique et est devenu, à l'âge de seize ans, l'élève de Beethoven, qui lui a appris le piano et la théorie musicale. Il vénérait profondément son maître. L'archiduc lui-même n'a pas connu de grand succès en tant que pianiste ni même en tant que compositeur, mais matériellement il a beaucoup aidé Beethoven, qui était peu sociable. Il l'a soutenu aux yeux de tous, mais aussi dans l'ombre. Sans Rudolf, la carrière de Beethoven aurait connu des moments bien difficiles.
 On a toujours besoin de quelqu'un comme ça dans la vie.
 Tout à fait.
 On serait bien ennuyé s'il n'y avait que des héros et des génies dans le monde. Il faut aussi des gens pour prendre soin d'eux et s'occuper des détails pratiques.
 Je suis bien d'accord avec vous. S'il n'y avait que des héros et des génies, on aurait des tas de problèmes. (p444)

Le fait que chaque personnage ait une voix propre rend les dialogues vivants comme l'échange entre Hoshino et l'entité se faisant appeler le Colonel Sanders, maquereau à ses heures :

Le colonel Sanders fit un large sourire.
 Inutile de me remercier. Je fais juste ce que j'ai à faire. Je remplis ma mission, c'est tout. Mais cette fille, elle était bonne, hein, mon gaillard ?
 Ça oui, colonel.
 C'est le principal.
 Dites, elle était réelle, au moins ? Ce n'était pas un renard, un esprit, une abstraction ou un truc tordu de ce genre ?
 Ni renard ni abstraction, mon garçon. Une véritable machine sexuelle. Un tout-terrain fonctionnement au pur désir. Pas de la camelote ! Je me suis donné du mal pour la trouver, je te le dis. Aucun souci à te faire, mon petit gars ! (p392)

Enjeux

Mais des personnages ordinaires menant une vie simple, écrit avec un style simple et échangeant des banalités, cela peut-il susciter un quelconque intérêt ? Aussi étrange que cela puisse paraître, oui. Est-ce parce que l'auteur est honnête avec le lecteur dès les premières pages ?
Le jour de mes quinze ans, je ferai une fugue, je voyagerai jusqu'à une ville inconnue et lointaine, et trouverai refuge dans une petite bibliothèque (p9).
L'intrigue est finalement simple comme les contes et les mythes. Et c'est ce qu'est fondamentalement ce livre, un mythe, dans sa structure tout du moins, conforme en tout point au fameux Voyage du Héros de Campbell. L'originalité vient du fait que le roman de Murakami questionne lui-même les mythes de façon générale à travers la bouche de ses personnages, Oshima et Kafka notamment. Un mythe qui s'interroge lui-même sur les mythes. Un métamythe en quelque sorte.

Mais, le côté métamythe, aussi intéressant que puisse être le concept dans son développement et ses implications après lecture, n'est pas, et ne peux pas être, un moteur narratif.

En surface, l'histoire comporte deux enjeux principaux. Le premier est une malédiction œdipienne énoncée par le père de Kafka prédisant que son fils le tuera et couchera avec sa mère et sa sœur. Le second enjeu concerne Nakata, le vieil homme illettré possédant un don singulier de pouvoir parler avec les chats et qui est missionnée par une famille de son quartier de retrouver une chatte.

Ce sont ces deux enjeux apparents qui permettent d'introduire les éléments de fantastiques, dans un style lynchéen, selon des motifs qu'il est possible de retrouver dans d'autres des œuvres de Murakami, comme 1Q84.

Mais là encore, je ne suis pas certain que ce soit ces deux enjeux qui poussent le lecteur à tourner frénétiquement les pages, ce qu'il se produit. Pour ma part, le véritable enjeu est ordinaire, à l'image des personnages : savoir si le jeune Kafka Tamura en fugue va poursuivre sa cavale ou bien rentrer chez lui. Savoir si Kafka va continuer à fuir la réalité ou l'accepter telle qu'elle est. C'est cet enjeu parlant à tout un chacun, ou presque, qui agit comme une lame de fond, de façon discrète, mais puissante. C'est tout l'inverse de Nakata, coincé dans une réalité étroite, mais qui par un concours du destin, va réussir à se soustraire de sa prison virtuelle pour entamer un périple quasi onirique. De la réalité vers le rêve, ou du rêve vers la réalité, quel est le chemin le plus valable ? À cette question le roman n'assène aucune vérité définitive. À chacun de faire son propre jugement.

Notons que la dimension romantique et disons érotique est bien présente dans ce roman. Mais cela reste léger, voire timide, ce qui pourra éventuellement frustrer certains lecteurs et lectrices. Mais après tout, on ne lit pas du Murakami pour ça. En tout cas, j'espère...

La fin que j'ai trouvé assez peu inspirée reste le principal bémol de ce roman. La scène où Hoshino est amené à combattre à coups de serpe et de marteau un ectoplasme blanc sortant de la bouche de Nakata n'est pas crédible pour un sou.

Thèmes

Le véritable talent de Murakami dans ce livre tient à sa capacité à entremêler d'innombrables thèmes dans une histoire cohérente.

La recherche du temps perdu est un des thèmes prégnants de Kafka sur le rivage, dont Nakata et Mlle Saeki sont tous deux des allégories. Les deux ayant leur ombre, leur passé, à moitié effacé. C'est également illustré par le fait que le passé et le présent dialoguent au sens propre comme au sens figuré. Les chapitres liés à Kafka, et où apparaît Mlle Saeki, sont écrits au présent, alors que les chapitres avec Nakata sont écrits au passé. Et ce, malgré le fait que les deux récits soient temporellement concomitant. L'effet stylistique lié à cette alternance présent-passé fonctionne très bien, même si ce n'est pas la première fois que cette technique est utilisé en littérature.

Le thème le plus évident est bien sûr la référence au mythe d'Oedipe. Mais il ne s'agit pas ici d'une simple adaptation. Il s'agit davantage d'en tirer quelques idées-forces pour en faire le substrat d'une réflexion plus globale, plus universelle sur la vie. Où commence notre responsabilité ? Rêver d'un meurtre est-ce déjà être coupable ? L'intention a-t-elle plus de valeur que l'action ? Cette dernière question est très bien illustrée par le meurtre du père de Kafka Tamura où c'est Nakata qui agit à son corps défendant en donnant un coup de couteau, mais c'est finalement Kafka qui souhaitait intimement cette mort, au point d'en rêver. L'auteur esquisse également l'idée du phénomène de la prophétie autoréalisatrice dans la mesure où la prophétie du père est tellement ancrée dans son fils, que celui-ci va tout faire, consciemment ou non, pour que cette prophétie se réalise. Et selon qu'on pense que cette prophétie ne se réalise pas, le doute reste permis puisque Mlle Saeki dément être la mère de Kafka, la prophétie se réalise au moins dans l'esprit de Kafka qui lui est persuadé que Mlle Saeki est bien sa mère. Tout comme il pense que Sakura est sa sœur et qu'il lui a fait l'amour en rêve, on en revient à l'idée de la responsabilité.

« la responsabilité commence dans les rêves » (p278)

Aussi, dans Kafka sur le rivage, le mythe d'Oedipe est abordé sous l'angle plus large de la tragédie grecque, où de nombreuses références y sont faites, comme les deux fois où Oshima évoque le discours d'Aristophane du Banquet de Platon avec la légende selon laquelle notre nature était autrefois différente, double, avec des hommes / hommes, des femmes / femmes et des hommes / femmes  autrement dit, des androgynes, ce qui renvoie directement à Oshima qui est hermaphrodite.

Toujours sur le thème des tragédies grecques, est évoqué le concept de Koros (chœur), sorte de représentant du narrateur sur scène qui n'hésitait pas à aider les protagonistes. C'est typiquement ce qu'est le Colonel Sanders, une sorte d'auteur déguisé qui va aider Hoshino et Nakata dans leur quête, en dépit de toute rationalité narrative.

Un passage nous éclaire sur la nature de ce Colonel Sanders lorsque Hoshino rechigne à profaner un sanctuaire shinto :

 Pourquoi vous ne l'ouvrez pas vous-même alors ? Je n'ai pas envie d'être mêlé à tout ça, moi.
 Décidément, tu es long à la détente, mon garçon. Je viens de te le dire : je n'ai pas de substance, je ne suis qu'un concept abstrait. Je ne peux rien faire tout seul. [...] (p388)

Même si le Koros est présent sur scène, même si l'auteur apparaît dans son roman sous les traits plutôt comiques d'une mascotte de fast-food, ce sont bien aux personnages du roman d'agir.

La dualité rêve et réalité forme aussi un thème majeur du récit. Mais loin de les opposer, l'auteur y décrit un continuum, un peu comme dans les films de David Lynch, où le lecteur tend à ne plus trop savoir ce qui relève du rêve de la réalité, sans utiliser les grosses ficelles de la rétention d'information. Bien que l'on sache à chaque instant si on se trouve dans le rêve ou dans la réalité, en effet, l'auteur ne nous cache pas le contexte, il transmet insidieusement l'effritement des certitudes du héros au point de faire douter le lecteur. C'est ce qui fait la curiosité et le tour de force de ce livre aux effets quasi hypnotiques.

Même si ça relève presque de l'anecdote, Murakami profite de cette histoire pour égratigner les féministes, en tout cas certaines, dans un succulent chapitre 19. Deux féministes antipathiques débarquent dans la petite bibliothèque Komura où se trouvent Kafka et Oshima. Après une inspection en règle, elles se mettent à faire la liste des « négligences à l'égard des usagers de sexe féminin », ce à quoi Oshima finit par répliquer :

Ce que je veux dire, en fait, c'est que vous pourriez trouver, pour vérifier si les droits légitimes des femmes sont respectés dans ce pays, des moyens plus efficaces que de venir fouiner dans une petite bibliothèque de province, critiquer l'aspect des toilettes, et chercher les défauts du catalogue. Ici, nous faisons de notre mieux pour rendre cette modeste bibliothèque utile à la communauté. Nous réunissons des ouvrages de valeur, que nous mettons à la disposition des amateurs. Nous faisons tout notre possible pour offrir à nos visiteurs un service aimable et de qualité. Vous l'ignoriez peut-être, mais notre collection d'études sur les poèmes du début du XXe siècle jouit d'une grande renommée dans tout le pays. Bien sûr, il y a des imperfections. Nous avons nos limites. Mais nous faisons de notre mieux, même si nous ne sommes pas à la hauteur. Au lieu de vous focaliser sur ce que nous n'avons pas su faire, regardez plutôt ce que nous avons réussi à accomplir en réalité. C'est ce qu'on appelle le fair-play en anglais. (p241)

Enfin, autre thème récurrent du roman, la voix intérieure incarnée par le garçon nommé Corbeau, alter ego de Kafka (nom signifiant corbeau en tchèque). Cela renvoie la vision du monde, à la sensibilité qu'a un écrivain et de façon générale tout individu de s'exprimer. Cette voix intérieure, manifestation de l'imagination, doit lutter contre les forces du néant : les étudiants grévistes qui ont tué l'amour de Mlle Saeki, les féministes antipathiques ne voyant que le mauvais côté des choses, ou encore le père de Kafka, copie conforme d'une mascotte de whisky, luttant contre le garçon nommé corbeau en toute fin de livre, ce qui peut évoquer l'idée de la lutte entre la copie et l'imagination. Idée déjà suggérée lorsque Oshima parle de la chanson de Mlle Saeki aux paroles byzantines :

 La symbolique est indissociable de la poésie, comme le rhum l'est des pirates.
 Croyez-vous que Mlle Saeki comprenait ce que ces mots signifiaient ?
Oshima lève la tête, tend l'oreille aux coups de tonnerre lointains, comme pour mesurer à quelle distance a éclaté l'orage. Puis il me regarde et secoue la tête.
 Pas forcément. Le symbolisme et la signification ne sont pas la même chose. Elle a sans doute réussi à trouver les mots justes en outrepassant le sens ou la logique. Elle a saisi au vol les mots comme on attrape délicatement les ailes d'un papillon voletant autour de soi. Les artistes ont le droit de ne pas se montrer trop prolixes.
 Vous voulez dire que Mlle Saeki aurait trouvé ces mots dans un autre espace, dans celui du rêve, par exemple ?
 C'est plus ou moins le cas de tous les grands poètes. Si les mots ne parviennent pas à se frayer un chemin prophétique, à traverser un tunnel les reliant à la conscience du lecteur, cela n'a plus grand-chose à voir avec un poème.
 Exactement. Une fois qu'on a compris le procédé, ce n'est pas très compliqué de faire semblant. Il suffit d'utiliser des mots qui ont une résonance symbolique et l'ensemble peut avoir l'air d'un poème. (p331)

Cette dernière phrase résume assez mon sentiment avec ce qui est présenté comme des poèmes aujourd'hui, et par extension, les chansons. Ce n'a que l'apparence de la poésie.

Il y aurait encore bien d'autres thèmes qui pourraient être cités, mais on n'en finirait pas. Comme les vagues qui se succèdent et se superposent, c'est bien la multitude des thèmes et des métaphores qui forment la substance de ce livre. Il se lit d'une traite, puis une fois refermé, il nous questionne encore, comme le refrain entêtant d'un tube de notre enfance qu'on se fredonne à soi-même.

Conclusion

Un style que certains jugent fade, plat, sans relief. Des personnages ordinaires, des conversations de tous les jours. Par conséquent, certains ne comprennent pas pourquoi l'écrivain est régulièrement cité parmi les nobélisables de littérature. Certains crient même à l'imposture. Je crois qu'ils ont tort.

Certes, Haruki Murakami, dans Kafka sur le rivage et d'autres de ses romans, ne brille pas particulièrement sur les points précédents, mais il possède quelque chose qui n'est pas si commun de nos jours : une voix intérieure. Un garçon nommé corbeau lui parle pendant qu'il écrit, c'est évident. C'est un auteur qui a une vision du monde profonde, que tout un chacun peut ne pas partager, associé à un art de la narration beaucoup plus sophistiqué que ne le laisse imaginer l'apparente simplicité de ses phrases. Il manipule les concepts, les symboles, les images et les métaphores ; il les étire, les déforme et les assemble pour en bout de course en faire des chapitres puis une histoire. À l'instar de Johnnie Walken et du Colonel Sanders, ces concepts, ce sont eux les vrais acteurs de la simili tragédie grecque que nous raconte l'auteur.

De plus, bien que ce roman soit riche de références, cette critique n'en est qu'un modeste aperçu, ça foisonne à chaque page, l'auteur a le bon goût de ne pas faire dans le name dropping ostentatoire. Ce qui est cité a toute sa place, fait sens et résonne avec le reste. Quand Murakami parle de Schubert ou de Beethoven, ce n'est pas pour étaler son érudition, mais bien pour illustrer une idée sous-jacente.

Heureusement, il n'est pas nécessaire d'être un spécialiste de la musique classique ou des auteurs japonais du XIXe siècle pour pleinement apprécier le roman. L'auteur prend soin d'expliquer les bases de ses références. Certains le lui reprochent d'ailleurs, mâchant le travail de recherche du lecteur. Mais j'y vois au contraire un certain effort de l'écrivain pour faciliter la lecture et aussi une marque d'humilité alors qu'il aurait très bien pu resté juché en haut de son piédestal de sachant, dédaignant de s'abaisser au niveau de la foule ignare.

C'est donc grâce à ce réseau savamment agencé de thèmes et de références se faisant mutuellement écho, que Kafka sur le rivage flirte avec le chef-d'oeuvre. Mais ceci, à condition d'accepter de se laisser hypnotiser et de laisser le bruit des vagues envahir notre inconscient.

Addendum :

Pour celles et ceux qui ont pu se demander pourquoi le principal antagoniste était orthographié dans la version française Johnnie Walken et non Johnnie Walker, effigie de la célèbre marque de wkisky, voici l'explication de la traductrice, Corinne Atlan :
En fait, le changement de la lettre finale est une décision de l'éditeur. Quand une marque apparaît de manière aussi récurrente, il faut demander une autorisation. C'est l'éditeur naturellement qui gère ce genre de problèmes et non le traducteur. Comme le personnage de Johnnie Walker dans le roman n'est pas très sympathique (c'est le moins que l'on puisse dire), l'éditeur ne voulait sans doute pas risquer un procès en diffamation !
Le colonel Sanders, en revanche, est un personnage plutôt drôle, son nom n'a pas posé le même genre de problèmes…

Commentaires

  1. Magnifique, je me permets de la partager sur ma page FB
    Bisou
    Steph

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